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Le projet Belkacem : une entreprise totalitaire - Par Yves Morel (Politique magazine)

Une fois de plus, un projet de réforme scolaire provoque un déchaînement de passions.

Il s’agit d’une réforme du collège, ce maillon maudit de notre institution scolaire, sa pierre angulaire et son enfer pavé de mauvaises intentions. Depuis deux décennies, divers projets ont surgi de la tête des ministres ou de leurs conseillers, mais qui n’ont pas abouti : rapport Fauroux (1996), « collège de l’an 2000 » de Dubet et Ségolène Royal (1999), « collège républicain » de Jack Lang (2001).

Cette fois, la situation est différente : la réforme ne fera pas l’objet d’un texte de loi, mais d’un décret assorti de circulaires, et a d’ores et déjà reçu l’approbation du Conseil supérieur de l’Education ; il sera donc imposé. La détermination de Madame la ministre, qui défend bec et ongles son projet contre les critiques acerbes de très nombreux enseignants, de la majorité de leurs syndicats (SNES, SNALC, FO, CGT, SUD, seuls le SE-UNSA et le SGEN-CFDT l’approuvent), des parents, de maints « faux » intellectuels et de l’ « opposition républicaine » (UMP, UDI, MODEM), le soutien résolu qu’elle a reçu du président de la République, ne laissent subsister aucun doute à ce sujet. Elle sera la seconde grande réforme du premier cycle du secondaire depuis quarante ans, la première ayant été la création du collège unique (loi Haby du 11 juillet 1975) devenu collège tout court. Elle procède de la rénovation générale du système éducatif préconisée par la loi d’orientation et programmation pour la refondation de l’Ecole de la République du 8 juillet 2013.

L’obsession idéologique

Deux grands objectifs la commandent : la maîtrise des savoirs fondamentaux pour tous, et l’acquisition de compétences adaptées monde actuel.

A vrai dire, le premier volet est largement inspiré des réformes ou projets de réforme précédents qu’il s’agisse du projet Darcos (2008), avorté, ou du projet Chatel (2009) partiellement appliqué dans les classes. Il s’agit de supprimer les filières et les options, jugées discriminantes, et de personnaliser totalement (ou peu s’en faut) l’enseignement, et se rapprocher autant que possible, d’un enseignement à la carte. Accompagnement personnalisé de chaque élève (3h par semaine en 6è, 1h en 5è, 4è ,3è), travail en groupes, modules interdisciplinaires, initiation au travail en équipe et à l’expression orale, utilisation judicieuse de l’outil informatique, tout cela existe peu ou prou depuis déjà quelques années, a été préconisé et expérimenté depuis longtemps, et peut avoir des mérites sous réserve d’une utilisation exempte d’idéologie ou de calcul (politique ou budgétaire).

Or, tel n’est pas présentement le cas, comme d’ailleurs toutes les réformes scolaires réalisées ou esquissées en France depuis cinquante ans par la droite comme par la gauche, toujours sous l’inspiration de cette dernière. Et c’est précisément cette inspiration idéologique qui les rend particulièrement nocives. Et la même observation vaut pour les réformes sociales, et plus encore, sociétales. Toutes ces réformes, scolaires, sociales et sociétales présentent, outre leur caractère intrinsèquement pernicieux, le dangereux travers de procéder d’une volonté de créer un homme nouveau et une société, voire une civilisation nouvelle constituée d’individus-clones identiques et égaux en tout, amputés de toute singularité affective, intellectuelle et morale, et coupés de toutes attaches familiales, sociales et nationales.

Et cette obsession est d’autant plus forte que l’idéal d’une société socialiste fondée sur la collectivisation des moyens de production et d’échanges apparaît irréalisable. On substitue le conditionnement culturel, redoutablement efficace à l’impossible révolution économique. Ce parti-pris idéologique vicie tout ce que les idées réformatrices peuvent comporter de louable voire de souhaitable et d’indispensable, et décuple les effets pervers de leur réalisation. Et il inspire et imprègne le présent projet de réforme du collège.

L’arrière-pensée totalitaire qui pervertit toute réforme

De prime abord, les mesures préconisées dans ce projet ne présentent rien de critiquable, au contraire, serait-on tenté de dire. A l’exception des nostalgiques indécrottables de l’ « Ecole républicaine » ferryste et du lycée napoléonien, nul ne niera que le cours collectif en classe entière (magistral ou faussement « dialogué ») ne suffit pas et que les élèves, pour mieux assimiler les connaissances dispensées, en saisir l’intérêt et en acquérir le goût, ont besoin d’un suivi personnel, de travaux individuels, à deux ou en groupes restreints, et d’approches transdisciplinaires. Nul ne niera davantage le caractère indispensable de l’apprentissage des techniques d’expression orale, de l’apprentissage précoce d’au moins deux langues étrangères vivantes et des compétences informatiques. Tout cela se pratique depuis déjà longtemps à l’étranger, dans les pays scandinaves, en Finlande, en Italie, en Espagne, au Portugal, en Suisse, aux Etats-Unis, au Canada, au Mexique, au Brésil, au bénéfice des élèves, ainsi mieux éduqués, mieux formés, plus instruits et plus désireux de savoir, et des enseignants qui connaissent le plaisir de pratiquer des méthodes variées de transmission du savoir et de n’avoir pas toujours à tenter de juguler des jeunes rebelles au savoir académique et à l’institution scolaire.

Seulement voilà, dans tous ces pays, si différents les uns des autres, ces innovations (leur introduction remonte, dans certains cas à deux ou trois décennies) procèdent du bon sens, de la lucidité, de la simple prise de conscience de la nécessité d’adapter l’enseignement aux jeunes et au monde actuels, et non, comme en France, de la volonté fanatique et délirante de bâtir une société égalitaire sur la table rase d’un passé perçu comme la domination d’une classe sur les autres. Cela fait une sacrée différence. On a affaire dans le premier cas, à un aggiornamento nécessaire, réalisé honnêtement dans l’intérêt des élèves, de leurs maîtres et du pays, dans le second, à une entreprise partisane et sectaire inspirée par une idéologie totalitaire.
Le présent projet relève de ce second cas.

La mise à mort des humanités

Ainsi, Madame la ministre, vous vous défendez de vouloir pratiquement supprimer l’enseignement des langues anciennes et de nourrir des pensées antiélitistes. Vous prétendez même, au rebours des critiques de vos détracteurs, vouloir mettre le latin à la portée de tous grâce à l’introduction du thème « Langues et cultures de l’Antiquité » parmi vos huit « enseignements pratiques interdisciplinaires » (qui ne promettent pas d’être de beaux EPI). Par ailleurs, vous confirmez le maintien de l’actuel enseignement du latin à partir de la classe de 5è.

Or, ce maintien représente un recul par rapport à vos intentions initiales qui impliquaient la suppression pure et simple de cet enseignement optionnel. Il s’agit d’une concession que vous vous êtes sentie contrainte d’accorder à vos adversaires pour les calmer. Et rien ne garantit que ce recul sera définitif et que vous-même ou l’un de vos successeurs, ne reviendrez pas à la charge dans quelques années. Vous cédez donc, mais pas complètement : vous réduisez d’une heure par semaine cet enseignement optionnel ; ainsi, ce dernier ne sera plus que d’une heure hebdomadaire en 5è au lieu de 2 actuellement (soit une diminution de 50%) et de 2 heures en 4è et 3è au lieu de 3 (soit une diminution d’un tiers).

A défaut de pouvoir supprimer cette option « élitiste », vous la mutilez autant que possible. Et, pour mieux assurer l’élimination de fait de cet enseignement, vous l’éliminez de la grille horaire nationale et lui refusez tout financement spécifique. Les collèges décideront donc de leur maintien ou de leur suppression en leurs murs ; étant donnée l’impécuniosité (et aussi les tendances modernistes et démagogiques) de beaucoup d’entre eux, on peut prévoir que latin et grec disparaîtront de la plupart des établissements… sauf de quelques-uns, réservés de fait à l’élite, discrimination que vous entendez pourtant abolir, si l’on vous en croie. En réalité, votre objectif ne consiste pas à mettre la culture de l’élite à la portée de tous, mais à faire en sorte que le plus grand nombre reste dans l’ignorance et soit abreuvé d’une pseudo-culture de toc.

D’autre part, votre EPI « Langues et cultures de l’Antiquité » ne mettra nullement le latin et le grec « à la portée de tous ». D’après vos propres déclarations et les documents de votre ministère le décrivant, il consistera en un enseignement-arlequin tissé de l’apprentissage de quelques mots, locutions et citations latins (et peut-être grecs [?]), et de rudiments d’histoire ancienne et de documents relatifs aux civilisations antiques. Nourris d’un tel enseignement, les élèves ne risqueront pas de devenir des latinistes et hellénistes émérites ! Assurément, vous choisiriez une autre méthode si vous teniez sincèrement à mettre les humanités à la portée de tous. Mais tel n’est pas votre objectif, malgré vos dénégations.

Et d’ailleurs, les collégiens ne suivront pas nécessairement cet EPI. En chaque collège, six des huit EPI seront obligatoires, et la décision de les placer dans les horaires ou de permettre aux élèves de les suivre incombera à l’établissement. Autrement dit, maints collégiens qui auraient aimé goûter au latin et au grec se verront dans l’impossibilité d’en avoir un enseignement.

Préjudice porté à l’enseignement des langues étrangères

Dans le même esprit égalitaire, Madame la ministre, vous décidez la suppression des classes bilangues (qui permettent aux meilleurs élèves d’apprendre une deuxième langue vivante étrangère dès leur entrée en 6è), jugées élitistes et affirmez vouloir permettre à tous les élèves un meilleur apprentissage de seconde langue étrangère en avançant le début de ce dernier en classe de 5è, alors qu’il se situe actuellement en classes de 4è. Or, là encore, vous réduisez les heures d’enseignement, par souci d’économie. Ainsi, les élèves auront droit à 2h30 hebdomadaires d’enseignement de LV2 en 5è, 4è et 3è, alors qu’aujourd’hui, ils en ont 3h en 4è et en 3è. N’importe quel professeur de LV vous dira – et vos conseillers le savent et vous l’ont certainement dit – qu’un enseignement de 2h30 par semaine ne permet pas un bon apprentissage d’une langue étrangère, que 3h représentent un seuil minimum d’efficacité.

Vos arguments chiffrés en faveur de votre réforme sont des plus spécieux. Vous prétendez que grâce à ce changement, l’apprentissage d’une LV2 représentera 25% de l’horaire global de l’enseignement au collège, et que les élèves verront le total de leur enseignement de langues vivantes s’enrichir de 54 h de plus. Comme si la quantité garantissait la qualité ! En réalité, tout dépend de la répartition des heures d’enseignement dans la semaine, durant l’année scolaire et sur le premier cycle du secondaire. Mal ventilées, ces heures donneront lieu à un enseignement tronqué et médiocre, même si leur nombre est supérieur à ce qu’il était auparavant. Mais peu vous chaut : c’est l’idéologie conjuguée avec le souci d’économies budgétaires à courte vue qui dicte votre politique. Vous prétendez mettre le meilleur enseignement à la portée de tous au lieu de le réserver à quelques-uns ; en réalité, sous ce prétexte, vous tuez cet enseignement et vous dispensez à tous un enseignement de piètre qualité ; curieuse conception de « l’excellence pour tous » ! Curieuse, mais logique, eu égard à votre idéologie.

Un enseignement de l’histoire fragmentaire et orienté

Enfin, vous vous attaquez (ce verbe caractérise parfaitement votre politique) à l’enseignement de l’histoire. C’était couru. A première vue, le contenu des programmes ne change guère, mais vous y introduisez de subtiles modulations (c’est le cas de le dire) propres à les orienter selon les exigences du politiquement correct qui sous-tend votre vision partisane de l’histoire.
Ainsi, la naissance du christianisme et l’histoire de l’Eglise primitive continueront de figurer au programme de 6è. Mais en 5è, l’histoire de la Chrétienté médiévale ne sera plus que l’objet d’un module « facultatif », alors qu’aujourd’hui son enseignement est obligatoire au même titre que celui de la naissance et du développement de l’Islam, qui, lui, donnera lieu à un module « obligatoire ». Autrement dit, les élèves français de 5è seront instruits de l’histoire de l’Islam (au programme depuis toujours), mais pas nécessairement de celle de la Chrétienté (d’autant plus que les professeurs d’histoire, qui ne disposent que de 2h d’enseignement hebdomadaires pour chaque classe, n’auront guère le temps de dispenser des enseignements facultatifs).

L’orientation partisane se manifeste également par les choix des enseignements inclus dans les modules obligatoires : l’esclavage, le colonialisme, les guerres d’Indochine et d’Algérie (avec accent mis sur les « atrocités » françaises, non sur celles du Viêt-Minh et du FLN), Vichy, son antisémitisme et la Collaboration. Sans doute afin de donner aux jeunes « l’horreur de ces horreurs », comme disait déjà Giscard d’Estaing (qui installa le très moderniste et calamiteux René Haby, père du collège unique, rue de Grenelle au milieu des années 1970). Même des phénomènes historiques et de civilisation aussi décisifs que les idées des « Lumières » du XVIIIè siècle, le mouvement des nationalités et des idées libérales, la Révolution industrielle, ne donneront plus lieu qu’à des enseignements facultatifs (ou seront dissous en d’autres modules).

Le conditionnement des ilotes

Non, Madame la ministre, votre projet de réforme n’est pas une tentative d’adaptation honnête, sincère, dénuée d’arrière-pensées et élaborée suivant des critères objectifs définis en fonction de l’intérêt des jeunes. Vous voulez instaurer le même enseignement pour tous les élèves. Mais cet enseignement, vous le concevez comme le conditionnement idéologique et politique d’un peuple d’ilotes ignorants, incultes, pétri de préjugés, d’idées reçus et de réflexes conditionnés, indifférenciés, incapables d’acquérir une personnalité car privés de savoir, de sensibilité affinée et d’esprit critique, bêlant les slogans et autres clichés de votre vulgate socialiste, prêts à participer à toutes les commémorations républicaines et à toutes les marches blanches. A près de deux siècles et demi de distance, votre projet rappelle ceux de certains des conventionnels montagnards de la Révolution, en particulier ceux de Lepeletier de Saint-Fargeau et de Gabriel Bouquier (1793) qui avaient en commun le souci de promouvoir un enseignement formant des citoyens de la République plutôt que des hommes libres émancipés par l’instruction. Sans parle de Jean-Baptiste Coffinhal, le juge qui envoya Lavoisier à l’échafaud en lui disant : « La République n’a pas besoin de savants ».

Les travers de votre projet, vous les connaissez, Madame la ministre, et vous les souhaitez parce qu’ils servent l’entreprise d’asservissement de votre camp. Pour s’en convaincre, il n’est que de considérer la part active que vous prîtes, naguère, à la diffusion de la théorie du genre et à la confection des ABCD de l’égalité. On a alors envie de vous prêter la phrase fameuse d’Ovide, qu’aucun collégien futur ne comprendra, du fait de votre réforme (sauf ceux de la nomenklatura, dont les vôtres, qui y échapperont) : Video meliora proboque deteriora sequor.

Yves Morel - Docteur ès-lettres, écrivain, spécialiste de l'histoire de l'enseignement en France, collaborateur de la Nouvelle Revue universelle

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